Les mélomanes attendaient cet album de la jeune chanteuse congolaise, Céline Banza, pour tester le verdict qui faisait d’elle la lauréate 2019 du Prix Découvertes RFI. Deux ans après cette distinction ce sera l’arrivée sur le marché des 13 titres chantés en français, en anglais et en ngwand de l’album « Praefatio ». Suivez-nous dans cette critique pour voir et savoir ce que vaut cet album…
Née à Kinshasa en février 1997, Céline Banza apparaît pour la première fois, devant desmélomanes, sur la scène musicale de l’émission The Voice Afrique Francophone, animée par le célèbre animateur Claudy Siar, en 2017. Lors des différents passages de Céline, ses prédispositions d’excellente interprète avaient séduit plus d’un ! Certes, elle n’avait pas gagné à cette édition.
Ce n’était pas pour autant un échec dans la mesure où le contact avec des vedettes comme Youssoupha, A’Salfo, Charlotte Dipanda, Lokoua Kanza et Singuila fut possible. Il faudra attendre 2019, soit deux ans plus tard, pour la voir brandir le Prix Découverte RFI.
La suite, on la connaît : c’est la sortie audacieuse et officielle de l’album Praefatio. Dérivé du latin, Praefatio voudrait dire en français introduction, préambule ou encore préface. Un tableau qui montre clairement son plan de carrière, le contexte de la création de sa musique, son style (afro-folk) et l’idéologie musicale qu’elle veut imposer.
La touche Bomaye musik
Praefatio, enregistré et produit par Bomaye Musik – un label indépendant détecteur de talents et d’artistes – est un album avec une excellente harmonisation musicale! Ce label composé de Youssoupha, Keblack, Naza, Arma Jackson, Ayna, Jaymax, Gaz Mawete et dirigé par Philo le Big Black, a eu un véritable impact sur Céline et sa musique. Les prémices de cette collaboration se font d’abord en 2019 puis en 2020 à travers des singles dont “Na mileli” chanté en lingala. Avec une mélodie mélancolique, Céline chantait “S’apitoyer sur son sort”. Un contexte musical assez triste, mais également épris d’espoir et de volonté de se faire entendre.
Un avant-goût de Praefatio, semblait-il… Et le cliché de Praefatio fut semblable avec les mêmes sensibilités de “Na mileli”. Dans ce nouvel album, les bases de la composition musicale y sont: mélodie, parole et harmonie, trois maillons qui structurent un morceau de qualité. Ces bases-là, Youssoupha les connaît. Céline par son statut de diplômée de l’École Nationale des Arts les a aussi étudiés. De ce
fait, avec l’auteure de Praefatio, on s’aperçoit qu’il y a un texte qui épouse non seulement la mélodie, mais aussi les émotions. Ce qui n’est pas toujours constaté dans beaucoup de morceaux de musiciens de la génération de notre lauréate Rfi 2019. Par ailleurs, le timbre de sa voix parlée et chantée lui facilite la justesse dans la recherche des tonalités surtout mineures. Elle a une voix qui s’adapte bien au ténor.
Mais là, dans la plupart des morceaux de cet album, notre future « diva » chante soprano. La maîtrise des sujets qu’elle aborde dans sa musique confère à sa voix une stabilité qui lui permet de toucher la sensibilité de ses fans. Avec la jeune congolaise, vous n’avez pas besoin de forcément comprendre sa langue maternelle (le ngwan) avant de partager ses émotions : dans le titre “Na mileli” par exemple, le groove dans sa voix transcende et touche à l’âme. Dans cette chanson, on trouve des colorations des musiques de Tracy Chapman, Lokua Kanza, Jean Goulard et Charlotte Dipanda. Cette jeune artiste encadrée par Youssoupha propose une dimension musicale qui laisse entrevoir une carrière. Une vraie. Une grande carrière musicale !
Praefatio : un album avec des titres de qualités !
Dans Terembi, qui signifie en français Mon corps et chanté en ngwand, l’originalité et l’intensité vocale de celle que les fans ivoiriens appellent affectionnément Cécé traduisent mieux les sentiments mélancoliques qu’elle désire exprimer. Et quand on sait que Cécé évoque dans Terembi des sujets comme l’accouchement à travers ses phrases : « Soutiens-moi avec ton argent le jour de mon
accouchement », on comprend que Céline a besoin de calme pour parler de son corps et celui de la femme en général. Ce titre est une grande chanson et sûrement l’une des meilleures de son album. “Terembi” sera assurément le premier hit de Praefatio. Céline évoque également dans son opus des sujets comme l’hommage et l’espoir. Les titres “Songo te he” ; “Mbiyemo si babaet Mbilo ti” chantés en ngwand avec des caractères mélancoliques, profonds et émouvants en disent énormément sur ses deux sujets. Dans le titre “Is it love”, chanté en anglais, Céline arrive à donner de l’émotion malgré le changement de langue.
Le titre “Rain”, feat Sarah Bitamazire également chanté en anglais a de près, les mêmes assises sonores que “Is it love”. Leurs voix dans “Rain” chantent dans des différents pupitres. Ce qui donne une harmonisation parfaite qui met si bien en relief les paroles et les sensations qu’elles produisent. Quand on a été perturbée dans son enfance avec des accusations parfois non fondées et surtout quand il s’agit de questions comme la sorcellerie, il y a de quoi à s’interroger sur la perception des autres vis-à-vis de soi. Céline a une expérience de ce genre de situation. Le titre “Sur le pavé”, retrace une enfance dont elle seule sait la douleur. L’histoire dans ce titre chanté en français laisse entrevoir une enfance pénible.
Nous en dirons pas plus. Écoutez “Départ”, son feat avec Youssoupha. Et vous sourirez à coup sûr ! L’intro de cette chanson vous laisse entrer dans du bruit, avec un beat lent, comme s’il fallait être embrouillé avant de trouver le calme et le meilleur de Céline. La présence vocale du rappeur français avec ses rimes sont extraordinaires ! Ce duo donne une couleur différente de certaines caractéristiques de la rumba congolaise qui repose essentiellement sur la mélodie, l’harmonie de ses éléments constructifs, la création de sons de beauté. Comme s’il fallait sortir des sentiers battus pour proposer autre chose musicalement. Comme le disait le musicologue Emmanuel Yao Ngoran : « dans la rumba congolaise, ce qui importe, emporte et porte vers les cimes de l’extase, c’est le voyage sur le fleuve Congo dans ce bateau piloté par des génies comme Grand Kalé, Mario, Madilu et autres ». Oui, des styles musicaux bien différents de ceux
de Céline.
Que dire du titre Mbindoyemo ? Écoutez la profondeur et la sensibilité de la voix de Cécé. Vous y découvrez une intimité. Dans cette chanson, Céline parle de sentiments et de plus forts ! Oui, d’adieu. Ce qui est intéressant ici, elle emprunte à la tradition ngwand, un rituel (la lamentation des femmes) qu’on retrouve chez beaucoup de peuples africains dans le deuil lors d’une disparition brutale d’un membre de la famille. Là encore, un hit en devenir.
Les titres de Cécé ne sont pas tous à des beat lents et des mélodies mélancoliques. La preuve avec le titre legi gi ni gbi. Une chanson beaucoup plus animée avec un tempo plus vif : plus dansant. On y trouve des relents du makossa. Dans ce titre, les instrumentistes Jeff Kikasa, Paul Kam Bembo, Deric Tsimba (Lipopo), Jonathan Putulukesi, Steeve Luzitu et Nico Mulumba se libèrent de la mélancolie de Céline (Rire). Le titre “Mbigwe” donne une sorte de coloration de la musique jazz. On peut penser à des appels et réponses entre Céline et ses instrumentistes. Les tempos vifs et lents s’y alternent. Un peu comme le rythme de la vie. Il s’accélère puis ralentit. Va au pas et reprends sa course.
Les belles techniques instrumentales de Céline
S’il y a bien un instrument de musique qui domine dans l’album de Céline, c’est bien la guitare. La dominance de cet instrument à corde dans Praefatio traduit l’attachement de la jeune artiste instrumentiste à feu son père (celui-là même qui lui offrit cet instrument). Dans ses titres, la guitare est maîtresse avec la technique des arpèges et des accords plaqués.
Cette technique utilisée rappelle un certain Eric Clapton, virtuose de la guitare avec ses arpèges et solos. La guitare réussit toujours à scotcher dès les premières notes jouées chez Banza. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’on retrouve parfois des hammer on et des pulls
of traduites soit par des frappes de la corde de la guitare soit par le pincement des cordes. L’alternance de cette technique par Céline et ses guitaristes montrent leur connaissance de la guitare. Céline a une personnalité musicale vraie et juste. Oui, il suffit de voir comment elle transforme musicalement les faits qu’elle a vécus pour s’en rendre compte. Et c’est tellement juste quand elle le fait qu’on a l’impression qu’elle n’a eu aucune difficulté avec cet album musicalement parlant. Céline utilise beaucoup les tonalités mineures dans son style musical. En réalité, la musique traditionnelle africaine utilise beaucoup les tonalités mineures à cause de la sensibilité recherchée. La ponctualité des phrases musicales traduit nettement par les silences momentanés dans sa musique lui donne du soufre. Comme s’il fallait prendre une demi-pause et repartir de nouveau. L’essence même de la vie de Céline.
Parlant du rythme, Céline alterne du lent, du vif, souvent avec un saccader modéré (moderato). La rythmique mélancolique, vous la retrouverez dans des morceaux de cet album. A travers la musique de Céline, on comprend donc aisément l’idéologie musicale et chorégraphique de Silvia Lippi, qui parle de Rythme et de mélancolie. Lippi dans cet ouvrage va jusqu’à se questionner sur la relation qui existe entre la psychanalyse et les phénomènes de la musique dans lesquels la psychanalyse a à faire dans le cas de la mélancolie.
Nous ouvrons cette brèche pour dire que la musique de Céline est une musique de recherche. Avec Céline, on a droit à des pré refrain parfois ascendants qui permettent d’excellentes transitions fluides entre les couplets. Le pont utilisé par Céline est choisi beaucoup plus aux bons moments. Ce qui donne une clarté à sa musique. Les outro dans “Praefatio” sont impactants et doux. En réalité, il est très difficile d’écouter la musique de Céline et de ne rien garder dans la tête. Le Hook avec Cécé, il en aura toujours. Céline, dans cet album a fait quelques emprunts. Ce qui fait la marque des grands artistes d’ailleurs.
“Praefatio”, une œuvre recommandable dans l’ensemble, l’album “Praefatio” est une réussite. Au moment où nous écrivons cette critique à la période du 13 juillet 2021, “Praefatio” était à 509.075 flux et 73 téléchargements sur toutes les plateformes malgré les contraintes de la Covid-19. Nous vous recommandons cet album, car c’est le premier d’une Grande Voix en devenir en Afrique. Si vous achetez le CD de Céline Banza, vous verrez sur la pochette son visage qui sort de l’obscurité…
Cet espoir que décrit cette image est celui d’une grande artiste sacrée lauréate 2019 du Prix découvertes RFI.
Christian Hervé GUEHI (Côte d’Ivoire)
1er Prix NO’OCULTURES de la critique d’art en 2021
Catégorie Musique

