Culpabilité et loyauté dans “Le prix du cinquième jour” de Khaoula Hosni

«Le prix du cinquième jour» raconte le dilemme de la femme dupée et présente l’image de la maîtresse trop parfaite. Ghalia est-elle une victime qui mérite son sort ? C’est à cette question que répond l’auteure dans ce roman.

Khaoula Hosni est une écrivaine tunisienne ayant publié six romans et deux recueils de nouvelles. A travers «Le prix du cinquième jour», roman publié en 2021, elle revoit avec originalité les codes de l’intrigue sentimentale et raconte le parcours atypique et bou-
leversant d’une femme trompée. Tout part d’une banale histoire d’adultère, comme on en connaît, de façon classique : un homme qui trompe sa femme. A priori, rien d’extraordinaire. Mais ici, la victime adopte une attitude étonnante, qui fait vraiment réfléchir.

Dans «Le prix du cinquième jour», le scénario se déroule autour de Ghalia, la narratrice de la fiction. Agée de la quarantaine, mère de deux enfants, très épanouie dans son couple, elle ne pouvait imaginer que sa vie de famille tranquille allait être éprouvée par une relation extraconjugale. Après dix-huit ans de mariage, elle découvre que son mari la trompe avec une femme qu’il voit régulièrement. Adel était pourtant un homme presque parfait, le genre de mari que toute femme souhaiterait avoir à ses côtés, un bon père de famille aussi.

Face à cette situation qui lui tombe sur la tête, Ghalia ne sait même pas quoi faire, quelle conduite tenir ; la surprise était telle qu’elle est perdue dans ses pensées. Sur le coup, elle a du mal à prendre une décision.

Souffrir en silence ou rager inutilement ?

C’est le dilemme de la femme trompée. Il y a ce qu’elle ressent au plus profond de son être, dans son amour-propre, mais il y a aussi le regard de la société. Et il est impossible de concilier les deux. Adel n’a jamais été un homme à femmes, reconnaît Ghalia, il n’a jamais été du genre à enchaîner les aventures, en dépit de sa grande popularité. Alors, comment a-t-elle pu se tromper à ce point sur son compte A-t-il changé, quelque part en route, sans qu’elle ne le remarque ? Ce sont toutes ces interrogations qui la rendent complètement confuse.

Malgré tout, il faut agir, exprimer sa part de réaction devant le fait accompli. Une idée traverse l’esprit de Ghalia : « Nous sommes vendredi. Je sais où je vais. Je vais débusquer Adel et sa maîtresse, dans leur nid d’amour. Je vais demander le divorce. Aujourd’hui. Maintenant. Sans tarder » (p. 49). Mais son élan retombera vite face à la proposition inattendue que lui fera Wafa, la maîtresse de son mari. C’est cette solution qui donne un sens assez particulier à l’histoire. D’où le titre du roman: « Le prix du cinquième jour ».

Ghalia se rend à l’évidence qu’elle n’a pas la force mentale nécessaire pour supporter la rupture, du moins, aussi brutalement ; mais aussi, que sa propre famille ne la suivrait pas dans cette voie. D’abord perplexe, elle trouve par la suite une porte de sortie qui répond à la manière dont elle entend régler son problème. Elle domine tout ce qui bouillonne en elle, la jalousie, la colère et autre sentiment de révolte. Ainsi, Ghalia s’abstient de paraître comme « une femme qui est mise devant le dilemme, impossible d’être l’idiote soumise et trompée ou la révoltée hystérique et scandaleuse ». Mais toutes ces émotions enfouies dans son subconscient la conduiront plus tard à envisager la compromission.

Un étrange marché conclu pour une bonne cause

La vie nous mène comme elle veut, et le plus souvent, nous empruntons instinctivement le chemin qu’elle nous trace. Par un concours de circonstances, Ghalia s’est résignée à accepter l’inconcevable offre de Wafa. Tout d’abord, elle veut le vendredi, dans son intégralité. Dorénavant, le cinquième jour de la semaine lui appartiendra. Ghalia doit faire en sorte que Adel puisse, sans aucun problème ni entrave, s’absenter toute la journée et toute la nuit du vendredi. « Et elle me paierait. Un salaire. Littéralement… aussi longtemps que je maintiendrais le silence qui prolongerait leur relation extraconjugale. Et je suis prête à accepter. Totalement » (p. 68). Pourquoi donc ?

Nabil, le frère de Ghalia, gravement malade, était sous traitements intenses depuis deux ans. Et cela engloutissait d’énormes moyens financiers. Rejeté et abandonné par l’ensemble de la famille parce qu’il est homosexuel, il ne bénéficie que du secours de sa sœur. Aujourd’hui, elle est à bout de souffle ; ses efforts s’estompent sous le poids des charges familiales et de ses soucis personnels. Au lieu de punir directement l’époux félon, elle lui fait payer autrement l’acte posé : se faire verser un salaire qui lui sera d’un recours inestimable; et elle devra ainsi fermer les yeux sur l’offense.

Au fond, Ghalia ne sait plus quoi penser d’elle-même ; elle ne s’explique pas non plus le comportement qu’elle est en train d’avoir.
Elle s’efforce de se disculper : « L’univers me nargue, je n’en ai aucun doute. Et j’ai beaucoup de mal à apprécier son sens de l’humour» (p. 87). En effet, l’auteure présente Ghalia comme un personnage qui n’est pas exempt de reproche; elle n’est pas tant la victime innocente, celle en position de faiblesse qu’il faut prendre en pitié. Entre le rêve d’une vie de famille sans anicroche et la façon dont les événements adviennent, elle se voit contrainte de regarder la réalité en face et de s’y adapter. Dans sa quête de paix intérieure, et résolue finalement à lâcher-prise pour ne pas craquer, elle va rentrer dans un jeu d’investigation et de curiosité. Dès cet instant, elle sera prise à son propre piège, qui se révèle être paradoxalement une aventure palpitante.

Des rivales qui s’entendent comme deux sœurs

Ayant mordu à l’appât de l’arrangement avec Wafa, Ghalia s’est laissée entraîner dans une relation «coupable» avec la maîtresse de son mari. Elle le reconnaît d’ailleurs volontiers : « Cet accord m’a placée en position de force, mais aussi de culpabilité. En un sens, la plus infidèle de nous deux, c’est moi, désormais» (p.91). Au même moment, Wafa aussi se culpabilise et fait un mea-culpa un peu embarrassant lorsque Ghalia accepte son aide pour la prise en charge médicale de son frère, Nabil: « Merci de me permettre de faire quelque chose pour toi. J’ai moins l’impression d’être une prostituée, ainsi » (p. 100). Cette posture d’auto-censure déconcerte visiblement Ghalia qui commence à appréhender autrement la situation. Très rapidement, la confiance illicite née entre les deux fait écran à ce qui les oppose. Compréhension, amitié, solidarité, puis complicité, au point où Adel est devenu l’élément gênant dans ce cercle. Il ne doit en aucun cas découvrir l’accointance entre les deux femmes.

En donnant une telle tournure à l’intrigue, Khaoula Hosni a atteint son objectif, celui de traiter avec un regard différent la question de la déception sentimentale. Ce roman ne raconte pas simplement une histoire d’adultère. Il donne plutôt à voir la mécanique de l’âme, du mental, comment les gens fonctionnent, et pourquoi ils posent des actes pour lesquels on les culpabilise. Un texte relativement court, mais intense, avec une écriture émotionnelle et pleine de sensibilité. Le lecteur se pose des questions presqu’à chaque page, avant de déceler les mobiles et la finalité de la conduite des protagonistes.

Les agissements du trio de personnages – Ghalia, Adel et Wafa – saisissent le lecteur, tel que l’a voulu l’auteure en créant le suspense tout au long du récit. En définitive, c’est dans la bouche de Wafa qu’elle a mis l’essentiel du message que porte le roman : « Je crois que la vie nous place dans certaines situations particulièrement difficiles, et ces situations sont des questions. Nos réponses àces questions déterminent qui nous sommes, ce qui nous arrive et le reste du chemin » (p.114-115). Dans un registre accessible, et sans donner un cadre spatio-temporel à l’action, elle a développé avec subtilité des thèmes qui pourraient être considérés comme tabous, tels que l’adultère, l’homosexualité, les pesanteurs traditionnelles. Le roman recèle tant de questionnements et de non-dits. C’est finalement sur la tombe de Wafa que se rencontrent fortuitement Ghalia et Adel, six ans après leur séparation, pour faire éclater toutes les vérités cachées.

A travers la dialectique qui se dégage de cette œuvre, Khaoula Hosni semble faire référence à la philosophie voltairienne. Car, pour l’auteur de «Zadig ou la destinée», le hasard n’existe pas ; toute chose arrive pour une bonne raison ; et « il n’y a point de mal dont il ne naisse un bien ».

Finaliste du Prix Orange du Livre en Afrique 2022, «Le prix du cinquième jour» est un drame social bien mené, un roman psychologique qui remet sur la table le sujet de la condition de la femme et de l’équilibre familial sans omettre le poids de la religion et de la société.

Jean Florentin AGBONA (Bénin)
3ème Prix NO’OCULTURES de la critique d’art en 2022
Catégorie Littérature

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