Paru aux Editions L’Arabesque en 2021, «Le prix du cinquième jour» est un roman de 155 pages – le sixième – de Khaoula Hosni, qui est également nouvelliste.
Khaoula Hosni, depuis la publication du roman «À ta place», est une voix singulière de la littérature tunisienne d’expression française. S’il serait démesuré de considérer ses publications comme des « événements littéraires », il apparaît évident que ses choix thématiques émergent du commun. Avec elle, ce n’est pas au texte politique, ou au roman qui fait écho à une brûlante actualité que le lecteur s’attend, mais à des récits que l’on inscrit volontiers dans la littérature de genre. Thriller psychologique ici, fantastique là, Khaoula Hosni pousse la fiction là où on ne l’attend pas forcément, faisant de l’acte d’écrire une clef qui, pour reprendre les mots de l’écrivain américain Stephen King, dans «La ligne verte», « peut ouvrir tant de portes, comme si un stylo n’était pas vraiment une plume mais une étrange variété
de passe-partout ». La trilogie «Le cauchemar du bathyscaphe», «Du vortex à l’abysse» et «La fosse de Marianne» en est une illustration.
Pourtant, «Le prix du cinquième jour» fait exception. Moins dense, ancré dans le réel avec des codes un tantinet acratopèges, ce roman mêle la tranquillité, sinon d’un couple, du moins d’une famille, à la frasque adultérine, avec parallèlement le destin malheureux d’un homosexuel atteint de cancer. Il s’agit, de Ghalia, quadragénaire, peintre et graphiste en freelance, mariée et mère de deux enfants, qui découvre qu’Adel, son mari, la trompe ; de Nabil, frère de Ghalia, homosexuel, réprouvé par sa famille à cause du vice philandrique, atteint d’un cancer dont les charges médicales pèsent sur Ghalia, le seul membre de sa famille qui ne lui manifeste aucune aversion. Il s’agit également de Wafa, médecin, maîtresse d’Adel, dont le flegme et la hardiesse vont implacablement influencer ses rapports avec Ghalia, sa rivale, et, conséquemment, le cours du récit.
L’adultère
C’est autour de ces trois personnages que le récit se noue, à travers l’histoire de Ghalia, narratrice homodiégétique. Le lecteur trouvera une relation de la vie de Ghalia, qui intègre le soliloque, l’introspection, fait intervenir l’interrogation oratoire ; un récit-enchâssant qui se déroule dans un cimetière et confronte Ghalia et Adel, emboîté par une longue analepse, qui constitue le souvenir fidèle de Ghalia.
C’est une histoire d’infidélité. Disons d’adultère, puisque Ghalia et Adel sont unis par le lien sacré du mariage. Au premier abord, l’intrigue est sans originalité. Des histoires d’infidélité, il y en a une tripotée. «Adolphe» de Benjamin Constant, «Madame Bovary» de Gustave Flaubert, «Anna Karénine» de Léon Tolstoï, «L’amant de Lady Chatterley» de D. H. Lawrence et «L’amant de la Chine du Nord» de Marguerite Duras sont autant de classiques qui évoquent le sujet. Quoi donc d’inédit ?
Sans doute l’approche de Khaoula Hosni, son rapport à la psychologie des personnages et la finalité inattendue qu’elle confère à une histoire que tout rend prévisible. Ce qui marque également, c’est l’absence de manichéisme. C’est une lapalissade : un adultère est une mauvaise chose. Et quand il survient, il y a un coupable et une victime. Dans ce roman, pas systématiquement. Il apparaît nettement que Ghalia est perturbée par la liaison extraconjugale qu’Adel entretient avec Wafa et qu’elle en devient la risée de sa famille. Mais le lecteur est amené à découvrir une issue à tout le moins surprenante ; voilà qui renvoie à la capacité de Khaoula Hosni à se démarquer du « déjà lu ».
Le vice philandrique
À côté de l’intrigue sentimentale, et c’est dit plus haut, il y a l’homosexualité de Nabil, blâmé par son entourage familial. Avec lui, trois choses sont à relever. Premièrement, l’indifférence de sa mère qui, même face à son fils malade et alité, ne trouve pas la force nécessaire pour fixer Nabil dans les yeux. Elle promène son regard dans toute la pièce et ne supporte pas le regard de l’achrien, l’inverti qui jette l’opprobre sur la famille.
Ghalia souligne « Mon cœur se brise davantage pour lui. Je ne crois pas qu’il espérait des retrouvailles
chaleureuses et émues, mais il a certainement sous-estimé la rancune de notre famille, et notamment celle de notre mère. Une rancune nourrie et maladivement entretenue, au fil des ans ».
Deuxièmement, le soutien de sa sœur. Ghalia n’a que faire des anathèmes répétés de la famille et use de toutes les possibilités pour rassembler de l’argent, afin d’assurer des soins adéquats à son frère, au point d’accepter un compromis rocambolesque, ou de penser à utiliser les économies prévues pour les études supérieures de Yassine, son fils.
Troisièmement, l’assomption par Nabil de son orientation sexuelle, devant une mère qui veut à peine le sentir, alors qu’il est rongé par la maladie. « Je suis désolé, mais je ne regrette pas. Si c’était à refaire, je le referais, sans aucune hésitation », affirme-t-il page 85, en évoquant son amour pour Jamel, l’homme pour qui il avait tout abandonné, mais qui est mort dans un accident. La narratrice enchaîne plusieurs indicateurs de son courage, page 83, « Il s’appuie soudain sur le lit pour essayer de se relever. Ses tentatives sont maladroites et infructueuses. Ses bras n’ont même pas la force de porter son corps amaigri ».
L’indifférence de la famille vis-à-vis de Nabil et le soutien de Ghalia envers son frère en disent long sur une réalité sociologique, qui est aussi prégnante en Tunisie que sur le reste du continent africain et ailleurs, à savoir : le caractère holistique de la famille. Unité de base de la société, la famille lie les individus entre eux par la parentalité, à la foissur le plan affectif et social. L’anthropologue Claude Lévi-Strauss relève entre autres que la famille est une communauté qui crée entre ses membres une obligation de solidarité.
Dans le roman de Khaoula Hosni, l’obligation morale de la famille de Nabil sur son cas de maladie est bien visible. Le lien affectif est rompu du fait d’une première disjonction au niveau de l’éducation et de l’idéal moral. Est membre de la famille celui qui partage les mêmes valeurs que la fratrie. Un homosexuel, dans une famille hétérosexiste, fait tache et voit les autres se désolidariser de lui. Ce que Nabil vit comme une injustice, se sentant incompris, quand il affirme à sa mère indifférente : « Je n’ai commis aucun crime, maman ! J’ai juste aimé quelqu’un » et « Tu t’es contentée de me pousser dans les bras de toutes ces pauvres filles qui désespéraient, chacune à son tour, de me voir les désirer, les aimer, comme un seul homme peut aimer une femme. Je n’ai pas pu, maman ! ».
Ceci nous emmène à nous interroger sur l’innéité de l’orientation sexuelle et la valeur de la vie humaine, quand bien on a affaire à un individu exclu du groupe social à cause de considérations morales. Ce sont les problématiques adjacentes de ce roman, qui montrent, par ailleurs, la capacité de l’auteure à faire vivre ses personnages secondaires.
Émeraude KOUKA (Congo Brazzaville)
2ème Prix NO’OCULTURES de la critique d’art en 2022
Catégorie Littérature

